Creepypasta FR : Le dernier train

C’était un soir comme les autres. Pluvieux, morne, écrasant par le poids de sa routine. Je travaillais dans un restaurant, j’assurais le service du soir. C’était le seul établissement qui avait accepté de me prendre, et étant donné mon absence de diplômes et mes expériences professionnelles inexistantes, je n’avais pas le luxe de choisir mes horaires, j’étais à la merci de mon patron.

Je venais de finir de ranger et je m’apprêtais à partir, essayant de me sentir soulagée d’avoir terminé pour la journée, mais n’y arrivant pas. Ce travail était aussi vide de sens et de but que ma vie, et en dehors d’une profonde lassitude, je ne parvenais pas à ressentir quoi que ce soit d’autre. Avec un soupir, j’ai baissé le rideau de fer et verrouillé le cadenas, avant de m’engager dans la rue sinistre et mal éclairée en direction de la gare. Il était presque une heure du matin, j’avais fini beaucoup plus tard que prévu à cause de ma collègue qui nous avait annoncé à la dernière minute qu’elle était malade et qu’elle ne pourrait pas être là. Le dernier train était probablement parti depuis longtemps, mais ça ne m’a pas empêchée de me diriger malgré tout vers la gare, dans l’espoir de ne pas avoir à payer un taxi hors de prix avec mes maigres revenus.

Perdue dans mes pensées, je n’avais pas remarqué que j’étais arrivée dans une partie de la rue qui n’était pas éclairée. Prenant soudainement conscience des ténèbres et du silence qui m’entouraient, mon cœur s’est accéléré. J’ai serré mon sac contre moi et je me suis hâtée dans la rue, l’air humide me collant à la peau et les flaques d’eau m’éclaboussant les mollets.

Quand je suis enfin arrivée à la gare, elle était déserte. Il y avait quelque chose d’étrangement inquiétant dans le fait de voir cet immense espace, conçu pour accueillir des centaines de personnes, vide de toute vie. Je crois bien que c’était la première fois que j’avais l’occasion de voir pareil spectacle, et c’était très perturbant. Les allées désertes et les guichets vides donnaient l’impression de se remplir dès que je regardais ailleurs, et dans le silence assourdissant, j’avais l’impression d’entendre un vague brouhaha et du mouvement, rémanence de la vie qui grouillait entre ces murs en journée.

Pas très rassurée, je me suis dirigée vers l’écran d’affichage le plus proche, avant de m’apercevoir une fois à quelques mètres de lui qu’il ne fonctionnait pas. C’était l’une des plus grandes gares de la ville, et ces stupides écrans ne fonctionnaient qu’une fois sur deux. J’ai regardé de nouveau autour de moi, cette peur vague et diffuse ne me quittant pas, et j’ai décidé sans grand espoir d’aller directement au quai où s’arrêtait mon train habituel.

Mes pas résonnaient autour de moi, assourdissants dans le silence. À ma grande surprise, une fois arrivée au quai, j’ai vu qu’un train était stationné, et l’écran – qui fonctionnait, cette fois – indiquait « Départ imminent ». J’ai jeté un coup d’œil au train, toutes les portières étaient ouvertes et il n’y avait aucune lumière à l’intérieur, elles étaient toutes éteintes. C’était sûrement une erreur d’affichage, ce train n’avait l’air d’aller nulle part. On aurait dit les trains stationnés au terminus pour la nuit.

Dubitative, je me suis tout de même avancée vers l’une des portes pour voir s’il y avait du monde à l’intérieur. J’ai passé la tête dans la voiture. Les sièges avaient l’air vides, mais j’avais du mal à voir à cause de l’obscurité qui régnait. J’ai mis un pied à l’intérieur pour avoir une meilleure vue, et au même moment, le train a soudainement pris vie. Les lumières se sont allumées, le ronronnement du moteur s’est fait entendre, et la sonnerie indiquant la fermeture imminente des portes n’a pas tardé à suivre. Prise au dépourvu, j’ai sauté à l’intérieur in extremis, une fraction de seconde avant que les portes ne se referment sur moi.

J’espère que je suis dans le bon train, j’ai pensé en regardant la gare défiler à travers les vitres des portes closes.

Je me suis tournée vers les sièges pour aller m’asseoir, mais ce que j’ai vu a failli m’arracher un cri de terreur, que je me suis empressée de réprimer.

Le train était plein.

Qu’est-ce que…

Je ne comprenais pas ce que je voyais. D’où sortaient tous ces gens ? Avant que les lumières s’allument, j’aurais juré que le train était vide. Mais à présent, tous les sièges semblaient occupés, par des passagers aussi insolites les uns que les autres, formant une foule de gens hétéroclites qui donnaient l’impression de n’avoir rien à faire là, à bord du dernier train de la journée à destination d’une banlieue reculée. Il y avait un jeune homme plongé dans ses pensées, qui regardait son reflet dans la vitre d’un air maussade, comme s’il portait tout le malheur du monde sur ses épaules. Il y avait également un couple d’un âge très avancé qui se tenaient par la main, regardant avec curiosité autour d’eux, ainsi qu’un groupe de lycéens qui se disputaient quelques rangées derrière.

Je suis restée figée devant les portes à observer cette scène improbable pendant tellement longtemps que l’attention des passagers s’est peu à peu dirigée vers moi. Les conversations se sont tues, et les regards se sont fixés sur moi. Certains étonnés, d’autres affichant une hostilité masquée, et certains – ce qui m’a terrorisée au-delà de toute mesure – avec un air indéfinissable, un mélange de rage et d’envie. Mon cœur battait tellement fort dans ma poitrine que j’étais persuadée que tout le monde l’entendait, mais je n’arrivais pas à bouger. Cette situation et leurs réactions incompréhensibles me terrifiaient au point de me paralyser, mais je ne savais pas exactement pourquoi. Je sentais juste une menace, un danger, sans pouvoir l’expliquer. Ce n’est qu’au moment où l’un des passagers à l’expression meurtrière – un motard en veste de cuir tenant un casque de moto cabossé – a fait mine de se lever que j’ai retrouvé l’usage de mes jambes, et je me suis précipitée vers l’escalier pour essayer de trouver une place à l’étage.

En avançant dans l’allée entre les sièges, je sentais le regard des passagers fixés sur moi, mais je refusais de lever les yeux vers eux. J’ai fini par trouver un siège vide à côté d’un homme, et je me suis empressée de m’asseoir, priant très fort pour arriver saine et sauve chez moi.

J’ai soudainement pris conscience que j’étais en train de grelotter. Étrangement, la température dans le train était glaciale. Ce n’était pas la première fois que le système de chauffage dysfonctionnait, mais couplé à l’ambiance lugubre qui régnait, cela ne faisait qu’alimenter ma peur. J’ai serré mon manteau contre moi en me tassant sur mon siège, essayant de me faire toute petite, en vain. Je voyais du coin de l’œil des personnes se retourner fréquemment pour me regarder, et dans cette cabine où tous les bruits extérieurs étaient étouffés, y compris le crissement habituellement insupportable du train sur les rails, tous les murmures étaient audibles, et j’avais l’intime conviction qu’ils parlaient de moi. J’avais l’impression d’être dans une bulle coupée du monde, ou dans un rêve. Un cauchemar. Ce que j’ai vécu dans ce train, l’atmosphère qui y régnait, est indescriptible. Les quelques maigres descriptions que je vous ai faites ne représentent même pas une fraction de ce que j’ai pu y ressentir.

« Pourquoi tu es là ? »

Une voix de petite fille s’est élevée devant moi. J’ai levé la tête pour voir une fillette d’à peine cinq ou six ans me fixer avec de grands yeux curieux, par-dessus le dossier de son siège. Oubliant ma peur l’espace d’un instant, je lui ai adressé un petit sourire.

« Je rentre chez moi, et toi ? »

« Oh, la chance ! » elle a répondu avec une petite moue. « Moi j’ai quitté ma maman et mon papa, mais je vais retrouver ma grand-mère que j’adore, c’est pas si mal. »

J’ai froncé les sourcils.

« Et tu voyages toute seule ? »

« Ben oui idiote, les gens sont presque toujours seuls ici, sauf ceux qui sont partis ensemble. »

Elle m’a fait un grand sourire avant de se retourner et se rasseoir sur son siège.

J’étais de plus en plus confuse. Qui laisserait une gamine de cinq ans voyager toute seule en pleine nuit ? Quelque chose n’allait pas, rien n’était normal dans ce train.

Au moment où j’allais lui faire part de mon incompréhension, l’homme à côté de moi, que j’avais presque oublié, a pris la parole.

« Vous n’êtes pas partie définitivement, pas vrai ? Vous avez encore le choix, on le remarque tout de suite à votre chaleur. »

Il m’a effleuré la main. La sienne était glacée. Anormalement glacée. Il a remarqué mon incompréhension grandissante et a poursuivi :

« Pour tout le monde ici, c’est le dernier train, le dernier voyage. Mais pas pour vous. Si vous ne comprenez pas ce qui se passe, c’est que vous êtes ici par erreur. Ce n’est pas votre heure. »

Je n’avais pas remarqué le silence qui s’était installé lorsque la fillette avait commencé à me parler, mais dès que l’homme eut fini sa phrase, les murmures ont repris. Plus forts, plus menaçants. Des froissements de tissu se faisaient entendre tout autour de moi, indiquant que des passagers bougeaient sur leurs sièges. Se rapprochaient de nous. Mon cœur s’est de nouveau emballé, et la peur a lentement répandu son poison glacé à travers mes veines, au fur et à mesure que je prenais conscience de la situation dans laquelle je me trouvais. Comment cela pouvait-il être possible ? J’ai dégluti, essayant d’avaler la boule d’angoisse qui grossissait dans ma gorge et m’empêchait de parler, et j’ai péniblement articulé :

« Que… Que me veulent-ils ? »

« Ils vous envient d’avoir le choix. Eux ne l’ont pas eu, ils n’ont jamais voulu être ici. Et ils veulent vous l’enlever, par jalousie, pour que vous soyez comme eux. »

J’ai senti le sang quitter mon visage.

Je suis en train de rêver, n’est-ce pas ? Pitié, dites-moi que c’est juste un cauchemar.

Je me suis tournée vers mon voisin, osant à peine le regarder dans les yeux tellement j’étais terrifiée.

« Vous aussi ? »

Il a eu un sourire amer.

« Non. Je suis là de mon plein gré. J’ai perdu ma femme, et je ne souhaite qu’une chose, la retrouver. »

Ma peur a légèrement reculé face à la peine que j’ai instantanément ressentie pour cet homme qui n’avait plus rien à perdre. Il n’avait rien à faire là. La fillette non plus. C’était triste.

« Ce n’est qu’un voyage de plus, » il a repris, remarquant mon expression. « Un voyage qui nous attend tous, tôt ou tard. »

J’ai hoché la tête, essayant de dissimuler la tristesse que son histoire m’inspirait.

« Vous savez comment je me suis retrouvée ici ? J’ai juste pris mon train habituel… »

« Ce n’était pas votre train habituel. Le dernier train s’arrête pour ceux qui n’ont plus l’étincelle de la vie. Je ne sais rien de votre vie, mais j’imagine qu’elle est loin d’être joyeuse. »

L’émotion qui m’a submergée à la suite de ses paroles est indescriptible. J’ai repensé à ma vie sans but, vide de sens. J’ai repensé à mon état d’esprit en allant à la gare, les pensées sombres qui obscurcissaient mon jugement, et cette terrible lassitude qui m’aspirait toute volonté. Il n’était pas étonnant que ce train se soit arrêté pour moi, il n’y avait plus une once de vitalité en moi, depuis très longtemps. Pourtant, alors que les murmures menaçants se rapprochaient de plus en plus, j’ai pris conscience que ce que j’avais était précieux, et qu’il fallait le chérir. Tous ceux qui me menaçaient donneraient n’importe quoi pour l’avoir. Mais il était trop tard pour eux.

La gorge nouée par l’émotion, je lui ai posé ma dernière question.

« Et si je veux réessayer ? »

« Ne descendez pas à notre arrêt, dans ce cas. Le dernier train vous ramènera à votre gare. Tenez bon, on y est presque. »

Il avait raison. Le train commençait à ralentir, et les contours d’un quai se dessinaient à travers la vitre. Les autres passagers se sont immédiatement désintéressés de moi, comme si je n’existais plus. Leur regard était fixé sur les vitres, et différentes expressions se lisaient sur leur visage. Peur, appréhension, fascination, curiosité… Je les ai observés alors que le train s’arrêtait, et petit à petit, ils se sont tous dirigés vers les sorties, mon voisin y compris.

Sur le quai, il y avait foule. J’ai vu la petite fille se jeter dans les bras d’une vieille dame qui l’a serrée fort contre son cœur. Mon voisin s’est lentement approché d’une femme sublime aux longs cheveux noirs, et quand elle s’est tournée vers lui, son visage s’est illuminé d’une joie pure, mêlée à une pointe de tristesse. Le vieux couple que j’avais vu à mon entrée dans le train avançait main dans la main sur le quai, indifférents à tout ce qui les entourait. Mais d’autres passagers n’avaient personne pour les attendre. J’ai vu le jeune homme maussade se traîner le long du quai, s’effaçant petit à petit à mon regard. Il y a eu beaucoup de larmes, beaucoup de joie et beaucoup de désespoir.

Cette scène restera gravée à jamais en moi.

Suivant les indications de mon voisin, je n’ai pas bougé de mon siège. J’étais tellement absorbée par ce qui se déroulait sous mes yeux que je n’avais plus conscience de rien, pas même des larmes qui coulaient sur mes joues. Ce n’est qu’en voyant le quai disparaître au loin que j’ai réalisé que le train s’était remis en marche, et comme l’avait prédit mon voisin, il s’est arrêté à ma gare, dans ma banlieue reculée. Je suis descendue sur mon quai si familier, et pourtant si différent à présent, et j’ai regardé le dernier train, mon train de la deuxième chance, s’éloigner sous la pluie. Je suis restée là un long moment à regarder les rails, me demandant où étaient les passagers maintenant.

Puis je suis rentrée chez moi, déterminée à faire mieux.

Texte par Daenys

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