Creepypasta FR : La chambre 733

La Chambre des Suicides. Voici comment ils appelaient la chambre 733, comme si je n’étais pas déjà assez inquiète pour mon premier jour en tant que première année à l’université.

On nous avait assigné la chambre 734, qui, il s’est avéré, n’était pas une de ces belles chambres supplémentaires du hall sud. Non, on s’est retrouvées dans l’aile la plus ancienne du bâtiment, au 7ème étage. Je n’étais pas trop déçue, car ils avaient au moins honoré ma demande d’être dans la même chambre que ma meilleure amie.

Lydia et moi avons passé la plus grande partie de la matinée à nous installer. Au moment où l’élève superviseuse du dortoir est passée nous voir, j’étais en train de coller des posters et Lydia lisait.

« Salut les filles ! Je m’appelle Beth ! » a gazouillé la jeune fille pétillante blonde alors qu’elle bondissait dans notre chambre. « Je serai votre superviseuse cette année. »

« Salut. » Je lui ai fait un bref signe de tête.

« Ouah, vous travaillez vraiment vite, les filles, » elle a dit en pointant nos lits faits et nos vêtements accrochés.

Beth a ramassé un dessin de Cthulhu que Lydia avait fait au cours de l’été. Elle l’a retourné, l’étudiant.

« C’est le Kraken dans Pirates des Caraïbes ? »

Lydia l’a toisée par-dessus son bouquin.

« Bref, je sais que notre hall n’est pas aussi neuf que le hall sud, mais croyez-moi, il y a beaucoup d’histoire ici. Ce bâtiment a presque soixante ans ! »

« Oui, je vois ça. Les chambres sont plutôt petites. »

« Eh bien, les gens étaient plus petits dans les années 50, » a dit Beth en pouffant.

« Vraiment ? » a demandé platement Lydia.

« Oui, vraiment. »

Beth a pincé les lèvres, et est restée plantée là, laissant planer dans la chambre un silence gênant.

« Ah, d’ailleurs, » j’ai lancé, pour briser le silence. La chambre à côté de la nôtre – la 733, c’est ça ? – a l’air beaucoup plus grande que celle-ci. Est-ce que quelqu’un y a déjà été assigné, ou nous pourrions peut-être… »

« Crois-moi, vous ne voulez pas cette chambre, » a interrompu Beth. « Il y a eu quelques suicides là-dedans. Un pendu et quelqu’un qui s’est jeté par la fenêtre, je crois. Ils ne donnent cette chambre à personne. Bref, je voulais juste vous rappeler que notre étage est réservé aux filles, et que les garçons ne sont pas autorisés ici après 23h. Ravie d’avoir fait votre connaissance ! »

Avant qu’on puisse répondre, Beth a claqué des mains, et s’est éclipsée de la chambre.

Lydia a laissé tomber son livre sur le lit et l’a suivie du regard.

« Je la déteste. »

« Tu as entendu la bombe qu’elle vient de nous lâcher ? »

« Je vais l’appeler Beth-l’Attardée. »

« Sérieusement, Lydia. Des suicides ? »

« Oh, détends-toi Becca. Tous les campus universitaires ont quelques suicides. »

« Ouais, mais dans la même chambre ? »

Lydia a soupiré.

« Franchement, on s’en fiche. Ce n’est pas notre chambre. »

« Mouais, je suppose. »

Je me suis retournée pour étudier pour étudier la petite fenêtre dans notre chambre.

« T’arrives à imaginer sortir par cette minuscule fenêtre et sauter ? Tu serais vivante pendant au moins cinq bonnes secondes avant de toucher le sol. »

« Oh merde Becca, tu ne pourrais pas te taire ? »

Lydia a jeté un coup d’œil à la fenêtre en frissonnant.

« Tu sais que je déteste les hauteurs et le vide, juste parler de cette merde fait grimper ma pression artérielle. »

« On pourrait toujours déménager dans la chambre des suicides. Elle a une grande fenêtre à chaque mur. »

« Va te faire foutre. »

« D’accord, d’accord. Mais sérieusement, penses-y. Il faudrait une sacrée dose de désespoir pour sortir en se tortillant par cette toute petite fenêtre. »

« Ouais, eh bien, les gens étaient apparemment plus petits à l’époque. » a grommelé Lydia en repoussant son lit loin de la fenêtre.

*

Puisque Lydia était une personne sociable et amicale, on a réussi à se faire des amis à la vitesse de l’éclair. Il y avait beaucoup de soirées durant ces premières semaines, et Lydia a inévitablement fini par rencontrer un garçon à l’une d’elles. Je connais cette fille depuis qu’on est en couche-culotte, j’avais donc pleinement anticipé qu’elle aurait un copain avant la fin du mois de septembre. Il s’appelait Mike et n’avait rien de spécial, juste l’étudiant moyen un peu macho sur les bords.

Après environ un mois sur le campus, l’excitation de la nouveauté a commencé à retomber. Lydia et moi avons trouvé un bon rythme, et on passait nos week-ends à étudier plutôt qu’à se souler. Les premiers partiels arrivaient dans quelques semaines, et j’étais déterminée à garder une bonne moyenne pendant toute mon année scolaire.

Une nuit, au début du mois d’octobre, j’ai été réveillée par un bruit sourd. Je me suis redressée sur mon lit et j’ai tendu l’oreille pour l’entendre à nouveau. Lydia était aussi pleinement réveillée et écoutait.

Clac !

« C’est quoi ce bordel ? » elle a chuchoté.

Ce n’était pas inhabituel qu’il y ait du bruit dans les couloirs puisque les filles pouvaient rentrer à n’importe quelle heure de la nuit. Mais ce bruit venait définitivement de la chambre d’à-côté, la chambre dans le coin.

Iiiii

« Est-ce que c’est… »

« Oui, » a chuchoté Lydia. « C’est la fenêtre de la chambre d’à-côté. »

À l’insistance de Lydia, nous gardions notre fenêtre fermée tout le temps. Il n’y avait aucun doute que ce bruit venait de la fenêtre de la chambre 733 qui s’ouvrait et se fermait à intervalles réguliers.

Clac !

« Qui est là-bas ? »

Lydia a haussé les épaules.

« Est-ce quelqu’un se fout de nous ? Comme pour une initiation ? »

Lydia a haussé un sourcil dans ma direction.

« Initiation à quoi ? »

« Je ne sais pas. L’université ? Peut-être que c’est un bizutage des premières années ? »

Iiiii

 « Et qui ferait ça ? »

J’ai haussé les épaules.

Clac !

« Becca, je t’aime, mais c’était putain de stupide. »

Je lui ai balancé un oreiller. « Eh bien, peu importe qui c’est, va leur dire de se calmer. »

« Moi ?! Je ne vais pas risquer d’être jetée par une fenêtre. »

Iiiii

 « Je ne vais pas le faire non plus. »

« Je suis une étudiante en arts. Tu es étudiante en sciences politiques. C’est TOI qui dois aller faire appliquer la loi ! »

« Sûrement pas. »

« Appelle Beth-l’Attardée alors, ce n’est pas le genre de bêtises dont elle devrait s’occuper ? »

Clac !

« Je ne vais pas l’appeler. N’ose même pas ramener ce démon ici. »

« Très bien, » a soupiré bruyamment Lydia. « On n’a plus qu’à l’ignorer. »

« J’ai cours à 07h30 ! » j’ai murmuré.

Iiiii

 « Fais quelque chose alors ! »

« Argh ! »

Je suis sortie du lit et marché bruyamment jusqu’à la porte, l’ouvrant dramatiquement, puis j’ai traversé le couloir pour cogner à la porte de la chambre 733, nommée simplement « local d’entretien ».

« Des gens essayent de dormir, arrêtez ça ! » j’ai lancé, quand personne ne m’a répondu.

Clac !

« Mec, sérieusement… » j’ai soupiré.

J’ai légèrement reculé et j’ai immédiatement remarqué un problème. La porte de la chambre 733 était cadenassée de l’extérieur. Je me suis dépêchée de retourner à ma chambre.

« Qu’est ce qui s’est passé ? » a demandé Lydia.

« Je ne m’approcherai plus jamais de cette putain de chambre. Elle était verrouillée de l’extérieur, je ne sais pas comment qui que ce soit pourrait entrer là-dedans. »

« Donc, tu es en train de dire que c’est un effrayant fantôme ? » elle a répondu en riant.

« Non, je suis en train de dire qu’il y a des choses bizarres qui se passent dans une chambre appelée ‘la Chambre des Suicides’. »

Lydia a pouffé puis s’est recouchée. « Tu aurais dû faire du théâtre plutôt que de la politique, avec tout ce drama. »

Nous n’avons plus entendu la fenêtre cette nuit-là, mais le lendemain matin, on pouvait clairement voir de l’extérieur que les deux fenêtres de la chambre 733 étaient maintenant grandes ouvertes.

*

J’ai surveillé les fenêtres de la chambre 733 pendant une semaine entière, mais elles sont restées ouvertes. De temps en temps, la nuit, je pouvais entendre un bruit qui ressemblait à des billes tombant et roulant par terre. Puisque ça n’a jamais réveillé Lydia, je n’ai pas pris la peine de lui dire.

Un après-midi, j’étais seule dans le dortoir à éditer des notes sur mon ordinateur portable. J’avais mes écouteurs mais la musique n’était pas assez forte pour couvrir le bruit de quelqu’un toquant à la porte.

« Entrez, » j’ai dit, sans lever les yeux de mon écran.

Un moment s’est écoulé puis j’ai entendu les coups à nouveau. J’ai arraché mes écouteurs et fermé mon ordinateur.

Je me suis retournée. « Ent- »

C’était quoi, ce bordel ? La porte était grande ouverte. J’avais oublié que je l’avais laissée ouverte parce qu’Ian, mon copain, un étudiant en 2ème année, devait me rejoindre. J’ai entendu à nouveau les coups derrière moi et j’ai tellement sursauté que j’ai failli tomber de ma chaise.

Ça venait de l’autre côté de la chambre, de la porte du placard. C’était le placard qui avait un mur mitoyen avec la chambre 733.

« Lydia, ce n’est pas drôle. »

Rien.

« Lydia, je te le jure, je vais te frapper. »

Silence. Je me suis dirigée vers la porte du placard et j’ai saisi la poignée.

« Lydia, tu es une putain de- »

« Une putain de quoi ? »

Sa voix venait du couloir, derrière moi. J’ai lâché la poignée de la porte et j’ai reculé, les yeux écarquillés. Lydia a jeté ses affaires sur le lit et s’est tournée vers moi, les bras croisés.

« Une putain de quoi ? »

« Je… pensais que tu te cachais dans le placard, » j’ai dit d’une voix étouffée.

« Hein ? Pourquoi ? »

« Parce que quelqu’un frappait à sa porte. »

« Mon dieu, Becca. »

Lydia s’est frotté le front et s’est dirigée vers le placard, ouvrant largement la porte. Il n’y avait rien que des cartons et des vêtements. Elle a fait un mouvement du bras comme pour dire « et maintenant ? »

« Je te le jure… »

« Becca, il n’y a personne ici. »

« Je sais ce que j’ai entendu. »

On s’est regardées jusqu’à ce que notre petit duel soit interrompu par l’arrivée d’Ian.

Il a immédiatement senti la tension dans la pièce.

« Salut les filles… Qu’est ce qui se passe ? »

J’ai jeté un regard hostile à ma colocataire.

« Il y a des choses bizarres qui se passent dans la chambre d’à-côté. Mais ce n’est pas nouveau. »

« Quelle chambre ? La 735, ou la chambre vide ? »

« La chambre vide, » a répondu Lydia.

« La 733. Ouais, je ne suis pas surpris. C’est la Chambre des Suicides. »

« Oui, on a entendu parler des morts. » Je me suis assise sur mon lit.

« Ouais, c’est super glauque. Trois suicides dans la même chambre… »

« Trois ? » Lydia a haussé les sourcils. « On nous a dit qu’il n’y en a eu que deux. »

« Eh bien, il y a eu deux personnes dans les années 70 et un autre gars il y a une dizaine d’années. Il a sauté par la fenêtre. »

Lydia et moi avons toutes les deux frissonné. Même si elle était pire que moi, on était toutes les deux terrifiées par le vide. Une mort par chute était la pire chose à laquelle je pouvais penser.

« J’admets que trois suicides dans la même chambre, c’est très perturbant, » a dit Lydia d’un ton désolé.

« Ouais, j’ai entendu dire qu’il y avait quelque chose dans cette chambre, » a répondu Ian.

« Comme quoi ? »

« Personne ne sait, mais chaque année, quelqu’un a une nouvelle théorie. Pendant la période d’Halloween généralement, un article est publié là-dessus dans le journal du campus. Mais ce qu’il y a dans cette chambre, quoi que ce soit, n’est pas amical. »

« Et, est-ce que quelqu’un s’est déjà suicidé dans les chambres voisines ? Celle-ci, par exemple ? »

« Nan, juste la 733. Honnêtement, j’ai été surpris quand j’ai appris qu’ils allaient ouvrir le hall nord, cette année. »

« Ils nous ont dit qu’on était la plus grosse promotion de 1ère année en vingt ans, » j’ai dit distraitement.

« Ouais, j’ai entendu ça aussi. Vous devriez demander à changer de chambre. » Ian s’est assis sur le lit à côté de moi et j’ai posé ma tête sur son épaule.

« Oui, mais ils nous sépareraient. Becca et moi sommes amies depuis 15 ans. On ne peut pas vivre avec quelqu’un d’autre. »

« Donc on devrait juste rester dans cette chambre, avec Satan pour voisin ? » J’ai jeté un regard méfiant au placard.

Lydia a haussé les épaules. « Au moins, on aura des histoires à raconter quand on sera diplômées. »

« Ce n’est pas le genre d’histoires que j’ai envie de raconter. »

*

Quelques jours plus tard, Lydia a commencé à croire à mon histoire du placard. Je me suis réveillée au milieu de la nuit au son de quelqu’un qui chuchotait. J’ai regardé Lydia, qui me fixait déjà avec des yeux grands ouverts. Elle a lentement porté un doigt à ses lèvres, me faisant signe de garder le silence.

J’ai écouté attentivement, essayant d’entendre ce que la voix disait et d’où elle venait, mais je n’ai pas réussi à comprendre ne serait-ce qu’un seul mot. Je suis sortie de mon lit et j’ai marché sur la pointe des pieds jusqu’à celui de Lydia. Les chuchotements étaient définitivement plus forts de ce côté. Normal, elle partageait un mur avec la chambre 733. J’ai écouté encore plus attentivement…

…jamais…pris…bouches…d’imbéciles…

C’était quoi, ces conneries ? Lydia s’est penchée et a collé son oreille contre le mur. Les chuchotements se sont brusquement arrêtés, et je me suis penchée aussi. Brusquement, il y a eu un grand bruit de l’autre côté. Lydia a immédiatement reculé, se tenant l’oreille de douleur.

Quelqu’un était là-dedans. Soudainement plus en colère qu’effrayée, j’ai encore une fois ouvert notre porte avec fracas, me dirigeant vers la chambre soi-disant vide. J’ai tambouriné à la porte, ne me souciant plus des personnes que je pourrais réveiller.

« Tu te fous de moi ?! » j’ai hurlé à la porte. « Cette blague de merde n’est plus drôle, sors de cette putain de chambre, connard. »

Silence. Puis la poignée a commencé à tourner.

Je ne sais pas à quoi je m’attendais, mais pas à ça. J’ai reculé tellement fort que j’ai heurté le mur de l’autre côté du couloir. La poignée continuait à tourner, puis quelque chose a commencé à pousser de l’autre côté. La porte a bruyamment gémi, mais les verrous ont tenu bon.

J’ai retenu mon souffle jusqu’à ce que la pression sur la porte ait disparu et que la poignée ait lentement retrouvé sa position normale.

J’ai remarqué que Lydia observait la scène depuis notre chambre. Elle a levé les bras comme pour demander « qu’est ce qui s’est passé ? »

« Quelqu’un pense qu’il est très drôle. » Je lui ai répondu à haute voix. Elle a secoué la tête puis a disparu dans la chambre.

Je me suis agenouillée sur le sol et j’ai posé ma tête sur le tapis, essayant de regarder à travers l’interstice de la porte. C’était la première fois que je voyais l’intérieur de la pièce.

La chambre 733 était définitivement un local d’entretien. Il y avait des chaises empilées le long d’un mur et des sommiers de lit de l’autre côté. Quelques matelas pourrissants étaient empilés sous une des fenêtres et une épaisse couche de poussière recouvrait tout dans la pièce. Les fenêtres étaient vraiment énormes, chose qu’on ne pouvait pas deviner en regardant d’en bas, à l’extérieur. Elles étaient ouvertes, comme d’habitude, et je pouvais imaginer à quel point ça devait être facile d’y grimper pour sauter.

La pièce donnait l’impression de ne pas avoir été touchée depuis une vingtaine d’années, ce qui m’a fait frémir de tout mon corps.

La lumière de la lune, qui avait fourni assez de lumière pour voir l’intérieur de la chambre, a soudainement disparu, et je n’ai plus réussi à voir autre chose que des ténèbres impénétrables. J’ai cligné des yeux pour essayer de les adapter à l’obscurité, sans succès. Je les ai fermés pendant quelques secondes et quand je les ai rouverts, un grand œil jaune me regardait, à quelques centimètres de mon visage, de l’autre côté de la porte.

J’ai hurlé, réveillant la moitié du dortoir.

*

On ne pouvait pas nier que les choses allaient en empirant. Le matin suivant, Lydia et moi avons déposé une demande de changement de dortoir avec le Service des Résidents et avons prié pour qu’elle soit prise en compte. En attendant, nous nous sommes mises d’accord pour ne jamais rester seules dans notre chambre le soir. Soit on y passait toutes les deux la nuit, soit aucune de nous n’y dormait. On a commencé à passer la plupart des nuits avec nos petit-amis respectifs.

J’ai raconté à Ian tout ce qui s’était passé, et il m’a suggéré de parler au Club du Paranormal du campus. J’ai donc pris rendez-vous avec hésitation. Le mardi suivant, Lydia et moi avons rencontré un garçon petit, bien habillé, nommé Craig et quatre de ses collègues.

On leur a raconté tout ce dont on pouvait se rappeler, chaque petit incident, aussi insignifiant soit-il. Craig et les autres nous ont patiemment écouté et ont pris des notes pendant une demi-heure. Ce n’est qu’après avoir fini de raconter l’histoire qu’ils ont finalement pris la parole.

« Est-ce tout ? » a demandé Craig.

« Oui… » j’ai répondu.

« Pourriez-vous patienter quelques instants dans le couloir afin que je puisse m’entretenir avec mes collègues ? »

« Bien sûr, » a souri Lydia avec indulgence. « Tout ce que vous voulez. »

La porte venait à peine de se refermer derrière nous quand Lydia a grogné en levant les yeux au ciel.

« Allons-y. »

« Aller où ? » j’ai demandé.

« T’es sérieuse ? »

« Lydia, s’il te plaît, on a besoin d’aide, je suis en train de perdre les pédales. On n’a pas passé une seule nuit dans notre chambre depuis jeudi dernier, ce n’est pas juste quelque chose que nous pouvons ignorer. »

« OK, » elle a répondu en levant les bras au ciel. « Écoutons ce qu’ils ont à dire, comme ça on pourra aller au Service des Résidents pour voir où en est notre demande de déménagement. »

On a attendu dans le couloir pendant environ quinze minutes avant que Craig ne sorte à nouveau, nous invitant à nous asseoir.

Avec toute la cérémonie et la solennité d’une réunion du Parlement, Craig s’est éclairci la gorge et a établi son diagnostic.

« Ce à quoi vous avez affaire, mesdames, est un fantôme très en colère. »

« Est-ce que c’est ton opinion professionnelle, Craig ? » a dit Lydia.

Je lui ai jeté un regard noir.

« O-oui, » il a bégayé. « Un esprit vengeur… »

« Un esprit ? » j’ai demandé. Je doutais fortement que ce soit ça.

« Oui, » a répondu Craig. « C’est ce que les profanes appellent ‘fantôme’. »

« Mon dieu… », a grogné Lydia en se frottant les tempes.

Confondant la frustration de Lydia avec du désespoir, Craig s’est empressé de poursuivre son discours.

« N’ayez pas peur, mesdames, nous allons nous occuper de vous. C’est vrai que les esprits peuvent être une épine dans le pied si on ne les exorcise pas de manière appropriée. C’est une bonne chose que vous soyez venues à nous. Les suicides génèrent presque automatiquement des fantômes en colère, ils ont besoin de se venger. »

« Se venger sur qui ? » j’ai demandé.

« Sur les autres élèves. Peut être que cet esprit en particulier a été persécuté jusqu’à mettre fin à ses jours, et maintenant il veut tourmenter les autres. »

« Ah, écoute- »

« On peut s’en occuper tout de suite pour vous, si vous voulez. Tout ce que nous demandons, c’est une petite donation au Club », a continué Craig, me coupant la parole. « Honnêtement, nous n’avons pas réalisé qu’il y avait autant d’activité dans cette chambre. C’est très excitant. »

« Super, eh bien, merci pour votre temps, » a dit Lydia en m’attrapant la main et en me tirant hors de ma chaise.

« Voulez-vous prendre rendez-vous pour ce week-end ? »

« Vous savez quoi, on vous appellera. »

Lydia s’est dépêchée de me traîner hors de la pièce et nous n’avons à nouveau parlé qu’une fois arrivées au bâtiment d’administration, dans la file d’attente de l’accueil.

« C’était une perte de temps, » elle a dit.

« Écoute, je suis d’accord avec toi, mais- »

« Becca, ne me dis pas que tu as sérieusement cru à ses salades ? »

« Donc, tu ne penses pas que c’est un… un… ». J’avais du mal à dire le mot, tellement ça avait l’air ridicule. « …fantôme ? »

« Eh bien, je n’en ai pas la moindre idée, mais eux non plus. Ce mec n’avait pas la moindre idée de ce dont il parlait. Laisse-moi dire les choses comme ça : Ils jouent à SOS fantômes, pendant que nous on vit le putain d’Exorciste. »

« Très bien, » j’ai soupiré. « Qu’est ce que tu veux faire, alors ? Qu’on continue à dormir dans la chambre de Mike et Ian jusqu’à ce qu’on soit réassignées ? »

« Je veux juste que ça s’arrête. » Lydia a croisé les bras et a regardé droit devant elle.

On voulait toutes les deux que tout ça s’arrête. Même si vivre à côté de cette putain de chambre n’était pas aussi effrayant, c’était trop distrayant pour qu’on puisse vivre en paix.

« Eh bien, je pense qu’on est en sécurité quand il fait jour, donc tant qu’on ne passe pas la nuit là-bas, tout devrait bien se passer. On n’est pas vraiment dans la chambre hantée après tout, on est juste voisins. Et notre nouvelle chambre devrait nous être attribuée bientôt. » J’ai regardé ma montre. « Merde, il est déjà 14h. »

« Merde, déjà ? Je dois y aller. Mike a été accepté à Sigma Chi, et son initiation se passe aujourd’hui. »

« Ah oui, j’avais oublié. »

Le garçon à l’accueil de l’administration nous a fait signe d’avancer. Je ne m’étais pas rendue compte que c’était déjà notre tour.

« Tiens-moi au courant !» a dit Lydia en courant vers la porte.

Le garçon à l’accueil m’a regardée avec méfiance pendant que j’approchais.

« Bonjour, je suis- »

« Tu es la fille qui essaie de sortir de la chambre 734 de l’aile Reilly, n’est-ce pas ? »

Il m’a prise au dépourvu. « Oui, une des deux filles. Comment tu as su ? »

« Désolé, je vous ai entendu parler. J’ai aussi vu votre dossier il y a quelques jours sur mon bureau, et je dois vous demander : pourquoi voulez-vous changer de chambre, exactement ? »

J’étais fatiguée, épuisée moralement et physiquement. Je n’ai pas eu l’énergie de réfléchir à un mensonge.

« Parce que des choses bizarres se passent dans la chambre vide à côté de nous, et ça nous fait très peur. Des bruits, des chuchotements, des coups contre le mur, l’autre nuit j’ai vu quelqu’un… »

« Tu as vu quelqu’un ? »

« Ouais… »

« Dans la chambre 733 ? »

« Oui. J’ai regardé sous la porte. Il y avait vraiment quelqu’un dedans. »

Le garçon m’a regardé en plissant les yeux pendant un petit moment, puis a hoché la tête sans raison particulière.

« Eh bien, vos chambres ne sont pas encore prêtes, mais je les ai mises en haute priorité. Mais j’ai bien peur que vous ne soyez coincées, pour le moment. Il n’y a vraiment nulle part ailleurs où on pourrait vous mettre. »

J’ai soupiré. Je m’en doutais.

« Je m’appelle Alan. Et, écoute. J’ai fait beaucoup de recherches sur les suicides de Reilly, et je pense que je peux vous aider. Ou au moins vous éclairer un peu sur ce qui se passe. »

« Vraiment ? » j’ai demandé avec hésitation.

« Absolument. Je suis dans le hall Taylor, chambre 310. Je serai de retour à mon dortoir à 16h, aujourd’hui. »

« Merci. On revient juste du Club du Paranormal… »

« Argh, n’en dis pas plus. »

Alan a levé les yeux au ciel.

« Bon eh bien… je te revois à 16h alors. »

« Génial, » a répondu Alan en souriant.

*

Je suis arrivée tôt à Taylor, mais Alan était déjà là. J’ai raconté notre histoire pour la deuxième fois de la journée et Alan n’avait pas peur de m’interrompre avec des questions, bien que ses demandes ne trahissaient pas ses pensées.

Quand j’ai terminé, il a soupiré profondément en s’adossant à sa chaise.

« Je n’arrive pas à y croire. J’ai toujours entendu des rumeurs mais honnêtement, je doutais qu’elles soient vraies. »

« Je peux te l’assurer, tout ce que je t’ai raconté est vrai. »

« Et comment c’est, maintenant ? Quand vous êtes dans la chambre ? »

« On n’y va plus à la tombée de la nuit, mais quand on est là-bas en journée, on entend des grattements sur le mur, des chuchotements, et parfois la fenêtre qui s’ouvre et qui se ferme. En plein milieu de la foutue journée. Mais à chaque fois que je regarde les fenêtres de la chambre 733 depuis la rue, elles sont ouvertes. »

Alan a hoché la tête.

« Si ça peut te rassurer, je ne crois pas que vous soyez en danger. Ça craint, mais vous n’êtes que des « dommages collatéraux ». Vous devez juste rester aussi loin que possible de la chambre 733. »

J’ai soufflé, moqueuse.

« Tu plaisantes ? Je n’irai jamais là-dedans. »

« Je sais que tu crois à ce que tu dis. Mais cette chose, peu importe ce que c’est, est maligne. Manipulatrice. Menteuse. Et elle est plus intelligente que toi. »

« Je vais essayer de ne pas être offensée par ce que tu viens de dire. »

« Tu ne devrais pas. »

« Qu’est-ce tu penses que ça pourrait être ? »

« Quelque chose de très ancien et de très mauvais. »

Je l’ai regardé avec scepticisme, avant de laisser mon regard errer dans sa chambre. Je n’avais pas fait attention à la décoration en entrant, mais dire qu’Alan avait une passion pour l’occulte était un euphémisme.

« Je ne vois aucune situation où je serais obligée d’entrer dans cette chambre. »

« Je sais. Mais tu dois avoir conscience qu’il y aura peut-être un moment où tu devras prendre une décision à propos d’entrer dans cette chambre. Parce la chose à qui tu as affaire ? Ça a déjà tué cinq personnes. »

« Cinq ?! Je pensais qu’il n’y en avait que trois ! »

« Ouais, eh bien, tout le monde n’a pas fait autant de recherches que moi. Voyons voir, il y avait Ellen Burnham en 1961, elle a sauté par la fenêtre. C’était la toute première victime. Puis Tad Collinsworth en 1968, il a sauté, lui aussi. Marissa Grigg en 1975, elle s’est pendue. Erin Murphy en 1979, elle a sauté. Puis Erik Dousten en 1992, il s’est pendu. »

« Cinq suicides… Comment l’université peut-elle encore laisser des gens vivre là-bas ? »

« Ils ne les laissent pas, apparemment. C’est pour ça que c’est un ‘local d’entretien’. »

« Et à l’époque ? »

« Eh bien, après quelques années, une fois que toutes les personnes qui pourraient se rappeler de l’incident étaient diplômées, la chambre était réassignée. C’était avant internet, tu sais, et les nouveaux étudiants n’avaient pas la moindre idée de ce qui s’était passé. Mais après la dernière victime, Erik Dousten, ils ont fermé l’aile nord du 7ème étage toute entière et construit plus de chambres dans le hall sud. »

« Et donc, que veut cette chose ? »

Alan a haussé les épaules.

« Le chaos. La mort. Des âmes. Qui sait ? Personne ne sait ce que c’est, exactement. »

« D’accord, mais qu’est-ce qu’on sait, alors ? »

« Nous savons que c’est lié d’une manière ou d’une autre à cette chambre, même si ça semble avoir une influence minime en dehors. On sait que toutes les victimes étaient seules au moment de leur suicide. Et on sait que c’est malin, manipulateur. »

Ce n’était pas assez.

« Pourquoi penses-tu qu’ils aient fait ça ? »

« Les victimes ? »

J’ai hoché la tête.

« Tout ce que je sais, c’est ce qui est consigné dans le dossier des preuves. Tous les suicidés ont été retrouvés avec des images ou des écrits qui ont été jugés « indicibles » à l’époque. Ils contenaient des choses horribles, diaboliques, qui te rendraient physiquement malade si tu les voyais ou les lisais. »

« Et ces personnes, elles ont dessiné ça ? Elles ont écrit ces choses ? »

« Ouais. Ce qu’il y a dans cette pièce les a rendus fous. »

« C’est putain de terrifiant. »

« Vous avez envisagé de faire venir quelqu’un pour bénir la chambre ? »

« Mon dieu. »

« Tu vas avoir du mal à le faire venir, mais peut-être un autre genre de personne sainte. »

« Non, je voulais dire mon dieu, tu parles vraiment d’un exorcisme. »

Alan a haussé les épaules.

« Peut-être. La rumeur dans les années 70 disait que tout ça avait commencé à cause d’un jeu Ouija qui avait mal tourné en 1961. »

« Vraiment ? Cette merde fabriquée par Hasbro ? »

« Non, dans les années 60 ce n’était pas le cas. Peu importe, c’est juste une rumeur. La seule personne dans le campus qui pourrait connaître la vérité, c’est Tom Moen, dans l’administration. J’ai déjà essayé de lui parler à plusieurs reprises, mais il refuse de me voir. »

« Il était à l’université en 61 ? »

« Oui, et il logeait à Reilly. »

« On doit absolument lui parler. Je dois de savoir ce qui se passe, je ne pourrais jamais vivre comme une personne normale sinon. »

« Je suppose qu’on peut essayer de le suivre dans le campus. »

« On peut lui parler demain ? »

« On peut essayer. »

*

M.Moen n’a pas voulu nous ce jour-là, ni le suivant. On a essayé de le coincer à l’heure du déjeuner, puis à l’heure où il quittait son bureau, mais il nous a esquivés à chaque fois. C’est bientôt devenu clair que le vieil homme nous évitait activement.

On ne se voyait plus beaucoup, Lydia et moi, puisqu’on continuait de dormir dans d’autres chambres. Je retournais à notre chambre deux fois par jour, la matin et l’après-midi. Généralement, la chambre 733 restait silencieuse, mais ça ne me faisait pas sentir mieux du tout. Je pouvais toujours sentir quelque chose de l’autre côté du mur, quelque chose m’observant. On aurait dit le calme avant la tempête.

Le jeudi avant Halloween, je suis retournée à la chambre pour prendre une douche, en fin d’après-midi, beaucoup plus tard que d’habitude. J’avais vu Lydia un peu plus tôt dans la journée, et elle m’a dit avoir stocké assez de vêtements chez Mike pour tenir jusqu’à l’obtention de son diplôme, je savais donc que je serais seule.

J’ai pris ma douche dans la sécurité de la salle de bain commune au bout du couloir, puis je suis retournée dans ma chambre pour me changer. Je devais rejoindre Ian dans une demi-heure pour aller à une soirée, et je voulais sortir d’ici aussi vite que possible.

Le silence me mettait mal à l’aise, j’ai donc branché mon iPod sur les enceintes et j’ai lancé une musique d’AC/DC.

Je me suis rapidement habillée puis je me suis mise devant le miroir pour me sécher les cheveux. Je me suis penchée pour les brosser à l’envers, essayant de leur donner un peu de volume. Quand je me suis redressée et que j’ai éteint le sèche-cheveux, j’ai immédiatement remarqué le silence dans la pièce. Mais ce n’était pas tout.

Je n’étais plus dans ma chambre. Derrière moi se reflétaient les sommiers de lit rouillés et la fenêtre grande ouverte de la chambre 733.  Je me suis retournée paniquée pour découvrir que j’étais en fait toujours dans ma chambre. Je regardé le miroir à nouveau. La chambre 733 s’y reflétait toujours. J’ai entendu un léger mouvement derrière moi, et c’était tout ce qu’il fallait pour me faire partir en courant.

J’ai attrapé mon sac et mon téléphone et je me suis enfuie de la chambre en claquant la porte derrière moi. Une fois dans l’ascenseur, j’ai appelé Alan.

« Je ne peux plus faire ça, » j’ai dit dès qu’il a décroché. « Je ne peux pas retourner dans cette chambre. Je ne peux plus jamais y retourner. »

« Qu’est-ce qui s’est passé ? »

Je lui ai tout raconté.

« Mon dieu… Qu’est ce que tu veux faire ? »

« Je dois parler à quelqu’un qui sait ce qui se passe. Est-ce que Tom Moen est vraiment la seule personne qui était là en 1961 ? »

« Le seul que je connaisse. Peut-être qu’on peut le coincer dès son arrivée au campus demain matin ? On va le bloquer dans un coin et refuser de bouger tant qu’il ne nous aura pas dit quelque chose. Il arrive à 06h30 selon le planning que j’ai. Tu veux me rejoindre à l’extérieur du Starbucks dans l’atrium ? »

« Bien sûr que oui. J’ai un cours à 07h30 mais je vais sécher. »

« OK, je te vois demain alors. »

*

Je n’étais pas une grande adepte des soirées, mais j’étais contente de pouvoir aller à celle-là ce soir-là. Dès que nous sommes arrivés, j’ai demandé à Ian d’aller me chercher à boire. Vu que je n’étais généralement pas une grande buveuse, il m’a regardée d’un air perplexe. Je lui ai donc brièvement raconté ce qui s’était passé, en priant pour qu’il ne me prenne pas pour une folle.

Il m’a ramené un scotch-coca. Le premier d’une longue série.

Aux alentours de minuit, je suis sortie fumer, et j’en ai profité pour vérifier mon téléphone. J’avais un message vocal de Lydia, à 23h04.

« Hey Becca, écoute, je viens juste de euh… je viens d’avoir une énorme dispute avec Mike. Il, eh bien, je suppose que sa fraternité a décidé que pour Halloween de cette année, tous les nouveaux venus devraient passer la nuit dans la Chambre des Suicides. Dans notre dortoir. Et… Je ne peux pas le supporter. Il est au courant de tout ce qui se passe dans cette chambre, et malgré tout, il a décidé de le faire. Il essaye maintenant de me convaincre que Sigma Chi est derrière tout ce qui se passe dans la chambre 733, parce qu’ils essayaient de faire le buzz pour leur soirée de merde. Je ne peux pas… »

C’était la fin du message. J’ai jeté mon téléphone dans mon sac. Pas étonnant que Lydia soit énervée. Ce n’était pas bon, ce n’était pas bon du tout.

J’ai trouvé Ian à l’intérieur et je lui ai demandé de me ramener à la maison. J’étais soudainement très stressée, très fatiguée et très soûle.

*

Quand l’alarme a sonné à 06h00 du matin, il m’a fallu toute la volonté du monde pour sortir du lit. Je me suis habillée avec les vêtements de la veille et j’ai traversé le campus pour rejoindre l’atrium.

Alan était déjà là, une tasse de café bien noir à la main.

« Je me doutais que tu aurais besoin de ça », il a dit en riant.

« Comment tu as deviné ? »

« Tes SMS. »

« Je t’ai écrit la nuit dernière ? »

« Ouais, vers 1h du matin. Tu m’as parlé de Sigma Chi. »

« Ah, mon dieu, oui. »

J’ai poussé mes lunettes de soleil plus haut sur mon nez et j’ai baissé ma capuche sur mes yeux.

« Ces gars sont complètement stupides. Tu te rappelles quand je t’ai dit que cette chose est très rusée ? Eh bien, imagine si le but de tout ceci était d’attirer l’attention des gens pour les inciter à y entrer par curiosité ? Personne n’est allé dans cette chambre depuis des années, t’imagines à quel point cette chose doit être affamée ? »

« Tu penses qu’ils sont vraiment en danger ? » j’ai demandé pendant qu’on se dirigeait vers le bâtiment d’administration.

« Ouais. En fait, la seule chose qui les protège, c’est que les victimes étaient seules au moment de mourir. »

« Ce sera donc moins puissant avec eux tous à l’intérieur ? »

« En théorie. Nous en saurions beaucoup plus si on savait ce que c’était. Et on ne peut pas savoir ce que c’est tant qu’on ne sait pas comment c’est arrivé là. Et c’est pour ça qu’on a besoin de Moen. »

« À quelle heure il devait arriver ? »

« Il y a vingt minutes, en fait. »

Ce n’est qu’une demi-heure plus tard qu’on s’est résignés au fait que Moen avait encore réussi à nous échapper. Nous sommes allés à son bureau en espérant pouvoir supplier sa secrétaire de nous accorder un rendez-vous avec lui.

La femme à l’accueil nous a regardés froidement, avant de nous dire que Moen ne venait pas aujourd’hui, ni aucun autre jour d’ailleurs. Il avait démissionné. Elle a refusé de nous dire quoi que ce soit de plus.

« Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? » j’ai demandé à Alan.

« Sans Tom Moen, on ne peut plus faire grand-chose. »

« Alan, merde, je ne peux retourner dans cette chambre. »

« Eh bien, je suppose que c’est une bonne chose que votre demande de transfert ait finalement abouti. »

« Sérieusement ?! »

« Ouaip. J’ai reçu la notice quand j’ai consulté mes emails pros ce matin. Tu iras à Morton, et Lydia à Tinsley. »

« Dieu merci ! »

« Je savais que tu allais être contente. J’ai aussi convaincu mon boss de n’assigner à personne la chambre 734. »

« Génial ! »

« La seule chose, c’est que tu ne pourras pas déménager avant lundi. »

« Je peux supporter le week-end, surtout qu’on commence à en voir le bout. Je dois prévenir Lydia. »

J’ai sorti mon téléphone pour l’appeler quand mon attention a été attirée par une petite notification sur la boîte vocale. J’ai appuyé. C’était le reste du message d’hier.

« … Même pas regarder sa stupide tronche une seconde de plus, je préfère revenir à notre chambre. Ne t’inquiète pas, tout ira bien. Je suis suffisamment soûle pour dormir d’une traite sans me soucier de la merde d’à côté. Je suis tellement énervée putain. Je préfèrerais honnêtement traîner avec Beth-l’Attardée qu’avec cet idiot de Mike ! On se voit demain. Je t’aime ! »

« Putain de merde… »

Alan m’a regardée d’un air interrogateur.

« Lydia a passé la nuit dans notre chambre. »

Alan a cillé.

« Elle est en sécurité, hein ? »

« Tant qu’elle ne va pas dans la chambre 733. »

« Elle n’ira pas. »

J’ai pensé à ces fenêtres toujours grandes ouvertes. Rien qu’à la pensée de tout ce vide, Lydia se tiendrait aussi éloignée de la chambre que possible.

« Bien. Puisque nous n’avons rien d’autre à faire, tu veux aller voir les bouquins de théologie à la biblio ? C’est pratiquement le seul endroit ouvert à cette heure-ci. »

« Pourquoi pas, » j’ai répondu en haussant les épaules. Je n’avais pas d’autre cours avant 10h.

*

Le monsieur âgé assis derrière le comptoir de la bibliothèque devait avoir au moins mille ans.

Les yeux de M. Stapley étaient petits et humides et sa peau semblait fondre sur son crâne. Pourtant, il était gentil et bien informé, et il nous a envoyé dans la bonne direction pour les livres de démonologie, même s’il nous a jeté un regard curieux quand on a posé la question.

Il n’y en avait pas beaucoup. On a lu tout ce qu’on pouvait mais ce n’était soit pas assez pertinent, soit ce n’était pas écrit en français. Nous sommes retournés à son comptoir après trente minutes.

« Hum, auriez-vous quelque chose traitant de l’occulte ? »

« L’occulte ? Ah… Oui, j’ai des livres là-dessus. Là-bas, à gauche de la section de référence. »

« Je crois qu’il ne nous apprécie pas beaucoup, » a chuchoté Alan pendant qu’on s’éloignait.

« Nous ou le sujet que nous cherchons ? »

« Probablement un peu des deux. »

Une heure plus tard, nous étions à nouveau au comptoir, notre recherche s’étant révélée aussi infructueuse que la première. On pouvait dire qu’il était de plus en plus agacé, car ses yeux se plissaient dangereusement pendant qu’on approchait.

« Désolée, sauriez-vous où nous pouvons trouver des livres parlant de jeux Ouija ou… »

« Écoutez-moi bien, les jeunes. »

M. Stapley s’est levé de son bureau et nous a regardés par-dessus ses lunettes.

« J’espère que tout ceci concerne une recherche pour la classe. »

« C’est le cas, » j’ai dit.

« Ce n’est pas le cas », a répondu simultanément Alan. « C’est de la recherche personnelle. »

« Recherche ? Quel genre de recherche ? »

« Écoutez, on n’essaie pas de s’amuser avec un jeu Ouija ou quoi que ce soit dans ce genre… » j’ai dit.

« Bien. » M. Stapley s’est rassis. « Parce que je ne veux que ce genre de bêtise se reproduise. »

« Se reproduise ? » a demandé Alan.

Le vieil homme a soudainement paru très mal à l’aise et a commencé à farfouiller dans une pile de livres sur son bureau.

« On a peut-être des livres sur les séances de Ouija vers… »

« M. Stapley, on essaie de faire des recherches sur ce qui s’est passé à Reilly en 1961, » a interrompu Alan.

« Et aussi ce qui se passe depuis, » j’ai ajouté.

« Eh bien, ce n’est pas un secret, n’est-ce pas ? Un étudiant s’est suicidé dans cette chambre. Terrible, mais pas nouveau sur un campus universitaire. »

« Cinq étudiants, » je l’ai corrigé.

« Mais vous êtes déjà au courant, pas vrai ? » Alan s’est soudain mis à parler très vite. « Parce que vous avez l’air très informé à ce sujet. Je vous en prie, dites-nous comment tout ça a commencé et on pourra peut-être y mettre fin. »

« Y mettre fin ? » La voix de M. Stapley est devenue plus calme et concentrée. « Ne soyez pas arrogant, jeune homme. Vous ne pouvez pas y mettre fin. Des gens sont toujours morts dans cette chambre et ils continueront à mourir. Il n’y a aucune fin, vous feriez donc mieux de vous en éloigner le plus possible. »

« Mais si on savait comment tout ça a commencé… »

« Ça a commencé exactement comme vous le pensez. Mais toutes les personnes impliquées sont soit très vieilles, soit très mortes à l’heure actuelle. Éloignez-vous de cette chambre. Concentrez-vous sur vos études. »

Je me suis penchée sur son bureau. « Eh bien, j’aurais adoré m’en éloigner, mais ils nous ont assignées, mon amie et moi, à la chambre juste à côté. Peut-être que vous pouvez oublier ces suicides, mais nous on ne peut pas. Cette chose ne nous laisse pas faire. »

« Jeune fille, je n’oublie jamais. » La voix de M. Stapley était encore plus basse à présent. « Mon amie Ellen était la première à s’être tuée dans cette chambre. C’était ma meilleure amie et pas une nuit ne passe sans que je l’imagine se glissant par cette minuscule fenêtre, se tenir debout sur le rebord pieds nus, puis sauter du 7ème étage de ce bâtiment. »

Alan a soupiré.  « Je suis vraiment désolé. Je ne savais pas. »

« Eh bien, ce sont de vieilles blessures, mon cher. Maintenant, jeunes gens, je vous suggère de faire une demande de changement de chambre immédiatement. Personne ne devrait vivre au 7ème étage de ce bâtiment. Et c’est tout ce que je vous dirai à ce sujet. »

Alan a soupiré, puis s’est résigné à hocher la tête. On n’apprendra rien de plus ici. Mais malgré tout, c’était une sacrée avancée. Au moins, on avait quelques informations maintenant.

Alan s’est éloigné et je m’apprêtais à le suivre, mais mes pieds ont refusé de bouger. Quelque chose me perturbait. Un petit mot, pourtant poignant, enterré dans le récit de M. Stapley. Un mot qui m’a paru soudain extrêmement important.

« M. Stapley, » j’ai demandé au vieil homme fatigué. « Pourquoi avez-vous décrit les fenêtres de la chambre 733 comme étant minuscules ? Parce que j’ai vu ces fenêtres, et elles sont immenses. »

« Ma chère, tu parles de la chambre dans le coin, c’est un local d’entretien. La chambre 733 est celle juste à côté. »

« Non non… » j’ai bégayé. « C’est la chambre 734. »

« Oui eh bien, ça l’est maintenant. Quand ils ont construit les chambres supplémentaires, ils ont avancé tous les numéros d’un. La chambre 734 est en fait la 733. »

Oh mon dieu. Le sol a soudainement tangué sous mes pieds.

« Ce fils de pute… » a chuchoté Alan à côté de moi, blanc comme un linge.

« Lydia ! »

Nous avons traversé le campus dans une course folle. Quand Reilly est finalement apparu, j’ai trébuché sur le trottoir alors que mon sang se glaçait. On pouvait clairement voir que les fenêtres du local d’entretien étaient fermées. C’était la première fois que je les voyais fermées depuis la rentrée. Et la petite fenêtre de notre chambre était ouverte.

On a couru dans le hall, bousculant plusieurs étudiants qui venaient juste de sortir de l’ascenseur. On s’est engouffrés dedans et j’ai frénétiquement appuyé sur le bouton du 7ème étage. J’ai regardé les portes se fermer plus lentement que jamais. Je me suis adossée au mur, essayant de reprendre mon souffle.

« Alan, comment cette bêtise a pu arriver ? »

« Je ne sais pas. Merde, je n’en ai pas la moindre idée. »

« Elle a passé toute la nuit là-bas. Toute la nuit. Dans notre chambre. Seule. »

Alan a secoué la tête mais n’avait rien d’autre à ajouter.

Quand les portes de l’ascenseur se sont enfin ouvertes sur le 7ème étage, on a vu un couloir calme, désert. J’ai couru à toutes jambes vers ma chambre, Alan sur mes talons. Je priais pour que la porte ne soit pas verrouillée. Je l’ai ouverte avec fracas. Elle ne l’était pas.

Lydia m’a regardée. Et pendant un moment, le souffle coupé, une cruelle lueur d’espoir a traversé son visage strié de larmes.

Mais c’était trop tard. La seconde suivante, elle s’est penchée si légèrement, et elle était partie.

Elle a hurlé pendant toute la durée de sa chute.

Alan a couru à la fenêtre, vers le rebord où Lydia était il y a juste quelques secondes, pendant que je restais debout, paralysée. Il a sorti sa tête pour regarder en bas, pendant que des hurlements d’un autre genre montaient du rez-de-chaussée. Alan s’est éloigné de la fenêtre, blanc et tremblant alors que des larmes de choc coulaient sur son visage.

Les hurlements à l’extérieur étaient de plus en plus forts, de plus en plus de gens ayant vu ce qui restait de ma meilleure amie sur les pavés froids. Je me suis appuyée sur la commode avant de m’effondrer au sol. Une mort par chute. Lydia n’a jamais voulu une mort par chute.

J’ai distraitement ramassé une des feuilles éparpillées sur le sol. C’était un dessin de la mère de Lydia. Elle était morte. J’ai ramassé une autre feuille. C’était la petite sœur de Lydia. Morte, elle aussi. Il y avait une douzaine de dessins comme ça un peu partout sur le sol. Lydia avait été très occupée la nuit dernière. En ce qui concerne les choses dessinées dessus, je ne peux pas vous les décrire. Lydia était une artiste talentueuse, et je n’ai réussi à en voir que quelques-uns avant de vomir sur le sol à côté de moi.

Alan se tenait sur le pas de la porte, criant quelque chose dans le couloir. Je ne sais pas ce qu’il disait, parce que tout ce que je pouvais entendre était un gémissement aigu dans la chambre. Soudainement, un bout de papier s’est glissé hors du placard par l’interstice de la porte légèrement entrouverte, se dirigeant vers moi. Je l’ai ramassé et je l’ai étudié pendant un petit moment.

C’était aussi un dessin de Lydia, mais pas comme les autres. Il représentait la porte du placard de mon exact point de vue actuel. Sur le dessin, la porte était légèrement entrouverte et quelque chose observait depuis les ténèbres à l’intérieur.

J’ai posé le papier et regardé le placard. La porte était entrouverte, comme sur le dessin. J’ai plissé les yeux et j’ai essayé de regarder à l’intérieur. Juste au moment où je commençais à distinguer les contours d’un long visage me fixant, Alan m’a tirée pour me remettre debout.

« Nous devons partir d’ici, » j’ai cru l’entendre dire.

*

Je ne suis jamais retournée à cette chambre. Mes parents sont allés récupérer mes affaires et j’ai passé le reste du semestre dans un appartement en dehors du campus. J’ai été par la suite transférée à une autre université dans une autre ville et j’ai fini mes études là-bas.

Chaque nuit depuis ce jour-là, je rêve de Lydia se faufilant par la minuscule fenêtre, grimpant sur le rebord froid, se tenant debout dessus en sachant qu’il n’y a rien entre son corps et l’abysse terrifiant en face d’elle. Je la vois regarder les sept étages qui la séparent des pavés noirs qu’elle surplombait et réaliser, sans accepter, son terrible destin. Je vois l’horreur aveugle se peindre sur ses traits familiers. J’entends son cœur battant à tout rompre, essayant désespérément de vivre à travers chaque battement de la vie qu’elle aurait dû avoir, et sachant qu’il ne lui reste que quelques secondes.

Je la vois me regarder. Et je la vois tomber.

Neuf ans sont passés depuis cette nuit-là. Et à chaque rentrée, pendant neuf ans, j’ai appelé le Service des Résidents pour savoir quels étaient les dortoirs ouverts pour les nouveaux arrivants. Reilly est toujours ouvert. Le 7ème étage est fermé.

Cette année, la vie et le travail m’ont empêchée d’appeler à la même période que d’habitude, et j’ai passé le coup de fil beaucoup plus tard. On m’a immédiatement mise en attente.

« Service des Résidents, » a finalement répondu un homme. « Êtes-vous la personne qui demandait quels étaient les dortoirs ouverts à Reilly ? »

« Oui, c’est bien moi. »

« Nous sommes au complet et il y a une liste d’attente pour Reilly. Mais, il se trouve que vous appelez à un très bon moment. Je ne vous fais pas de promesses, mais je pense pouvoir vous trouver une place. On vient juste d’avoir l’approbation ce matin. »

« Approbation pour quoi ? » j’ai lentement demandé.

« Nous allons rouvrir le 7ème étage. »

Histoire originale / Original Story
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I translate my favourite stories in good faith to share them with the french community, so they can discover some of the wonderful stories published in English. All credit goes to the original writers, and I’m very much thankful to them for sharing their awesome work.
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17 Commentaires

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    • Anonyme Le 19 juillet 2021 à 21 h 06 min
    • Répondre

    Omg j aime trop ptn quand ils ont découvert que ct la chambre 733 et pas 734 gt en mode: WTF

      • Anishow7 Le 11 septembre 2021 à 23 h 13 min
      • Répondre

      oui meme moi jete en mode lydia va voir lydiaaaaaaaa

    • Anonyme Le 10 mai 2021 à 1 h 11 min
    • Répondre

    Je n’ai pas trop compris la fin

      • Anishow7 Le 11 septembre 2021 à 23 h 18 min
      • Répondre

      ben la survivante lami de lydia 9ans apres le suicide luniversité est au complet et decident douvrir le 7eme etage comme quoi il y aura quelqu’un dans la 733 et un autre suicide

  1. La fin est juste Waouw. Je ne sais pas décrire ce que j’ai ressenti en Lisant cette histoire… *^*

    • Raptor Le 2 octobre 2020 à 22 h 29 min
    • Répondre

    J ai vecu la meme chose a la fac a dijon c etait trop flippent

    • margo laurence Le 23 juillet 2020 à 20 h 08 min
    • Répondre

    jaurais jamais imaginer une fin pareille …..cette histoire etait tres interaisente jai adorer la fin jai meme pas les mots pour la decrire . JADORE

      • push Le 26 septembre 2020 à 19 h 02 min
      • Répondre

      De même!

    1. De même!

    • Anonyme Le 19 mai 2020 à 16 h 10 min
    • Répondre

    C’est une histoire vrai?

      • margo laurence Le 23 juillet 2020 à 20 h 11 min
      • Répondre

      bien sur que NON !

        • pusheen Le 26 septembre 2020 à 19 h 05 min
        • Répondre

        Mais non?

      • Anishow7 Le 11 septembre 2021 à 23 h 15 min
      • Répondre

      peut etre qui sais

    • Lycarus Le 19 avril 2020 à 16 h 44 min
    • Répondre

    Dommage que je ne soit plus étudiant pour vivre c’est moment là

    • maniata26 Le 12 avril 2020 à 19 h 44 min
    • Répondre

    grave

  2. Mais qu’ils sont con ?_?

      • pusheen Le 26 septembre 2020 à 19 h 06 min
      • Répondre

      Grave

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